Cédric Aubouy, l’homme qui ne savait pas


Martine Brilleaud

Cédric Aubouy, clown mathématique, fondateur de la compagnie L’île logique a accepter de nous rencontrer à l’occasion de la publication de son premier roman, Je ne sais pas ou la disparition des mathématiciens.

Tangente : Votre dernier livre, Je ne sais pas ou la disparition des mathématiciens, est sorti cet été. Quel en est le thème ? 

Cédric Aubouy : Il s’agit, sur un mode burlesque, de visiter l’histoire des mathématiques et la naissance de l’informatique du début du XXe siècle à nos jours. Si le fond de l’histoire repose sur l’idée un peu saugrenue qu’une formule récursive aurait été découverte (et gardée secrète) afin de transformer tous les problèmes mathématiques de complexité NP en problème de complexité P, avec les conséquences sur le cryptage de nos jours (le roman se passe aujourd’hui), le récit aborde aussi plusieurs résultats de logique, d’arithmétique, de géométrie, de théorie des ensembles et des petites énigmes amusantes. Cela dit, et c’est très important pour moi, il n’est demandé aux lectrices et lecteurs aucun bagage mathématique et on peut très bien suivre cette aventure sans pour autant comprendre les maths que l’on croise. En effet ce qui m’a amené à écrire ce livre c’est bien sûr de faire plaisir aux adeptes des maths mais surtout de tenter de ravir les curieux qui se demandent par quel coin soulever le voile sur cet univers qui peut sembler, de loin, un peu mystérieux. 

 

 

Je ne sais pas est un roman. Pourquoi avoir choisi cette forme d’écriture ?

Parce que ça permet d’aller dans l’imaginaire. Avec L’île logique, ma compagnie de théâtre burlesque et clown de vulgarisation des mathématiques, j’ai écrit plus de dix pièces de théâtre et c’est toujours plaisant de basculer dans des univers absurdes pour ensuite aborder la rigueur mathématique, j’ai donc tout simplement poursuivi dans ce sens. Par exemple, les mathématiques ont cet incroyable avantage sur la physique de pouvoir s’affranchir de la réalité et d’aller voguer dans le surréalisme. Le capitaine du bateau peut très bien avoir 3500 ans et si 17 gâteaux mangent 51 enfants, chaque gâteau mangera trois enfants et tout va bien…

 

Pouvez-vous nous expliquer ce titre intriguant ?

Je ne sais pas… Mais disons, pour ne pas divulgâcher, que c’est une boucle de rétroaction positive en lien avec la narration qu’on comprendra en lisant. Et concernant le sous-titre : IA quelque chose qui se trame…

 

Une dernière question plus générale : qu’est-ce que les mathématiques pour vous ? 

Ouh là, vaste question ! Alors, sans me départir de la définition usuelle consistant à parler d’abstractions, de relations, de nombres ou de points, je dirais qu’on peut aborder les mathématiques de trois façons : historique, infantile et actuelle. Soit voir les mathématiques à travers l’évolution de la pensée humaine, depuis les comptes calendaires et lunaires, des notions d’échange ou de partage (arithmétique ou géométrique), des apports des Chinois, des Grecs, des Arabes puis des Occidentaux, ou encore par le prisme de la rencontre du jeune homo sapiens avec la discipline, reconnaissance des formes avec le cube d’activité par exemple, puis apprentissage du comptage, l’infini qui vient lentement, puis l’école (où tout est euclidien contrairement au réel...) et enfin la façon moderne de faire des maths, méthode axiomatique, présence de l’informatique (maths constructivistes) voire de l’IA en passe de nous surpasser...

 

Une première plongée
dans l’univers burlesque de Je ne sais pas

Terminer un bon livre. Le point final nous propulse dans une éthérée frustration qui s’étire dans un vide songeur, on plane doucement, parfois dans un soupir, puis dans une indolente langueur qui nous donne envie de prolonger un impossible temps, en caressant ce secret espoir pourtant vain de retrouver du contenu, on va nonchalamment lire des remerciements à nos yeux anodins, les autres titres de l’auteur, jusqu’à l’adresse de l’éditeur pour finir en se vautrant d’une ridicule insistance dans la lecture insipide du dépôt légal, voire dans le pire des cas dans celle du code-barres ; puis, lentement, du bout du pouce, on lâche enfin la page cartonnée de la quatrième de couverture qui ferme subitement le livre en s’ouvrant à nos yeux qui la connaissaient déjà. On ne veut pas d’elle, vite, on retourne le livre, on relit le titre comme s’il se pouvait qu’on ne l’ait pas encore lu, parfois même on reprend le début, mais on ne peut pas délire, alors à regret le pouce fait filer les pages comme autant de bras qui se lèvent et virevoltent pour faire au lecteur leur dernier adieu et on repose enfin l’ouvrage. Clac. Votre café monsieur, dit-elle en faisant sursauter le livre.

Sur la petite table ronde du bistrot, bancale évidemment, la tasse et le livre se regardent en chiens de faïence, l’une a dérangé l’autre, le petit fracas a même donné vie à quelques gouttes de café qui sont allées s’asseoir, qui sur la soucoupe, qui sur la table, qui sur le livre. Mais la serveuse repart. Au fond, elle ressemble un peu à sa tasse de café celle-là, serrée, corsée, une aiguille à tricoter qui brille comme une cuillère plantée au fond de ses longs cheveux noirs en demi-chignon sur un corset blanc de presque faïence, sa jupe tutu faisant soucoupe, il ne lui manque que le sucre. Alors le livre attend l’ultime caresse de l’index bienveillant de son ex-lecteur qui viendrait le délester de la tache intruse assise sur sa couverture en séchant sous le soleil du matin. C’est beau un livre qui attend, il attend peut-être son prochain lecteur, une tache qui se forme en séchant, ça aussi c’est beau, ça rapetisse, ça prend le temps, c’est silencieux, hors des bruits de la ville, pourquoi n’avons-nous pas de paupières aux oreilles ?

Dring-dring-dring. Allô, Iyolo ? Oui. Salut c’est Antoine Fraismont, tu me remets ? Antoine ? Ça alors, ça fait une éternité ! C’est amusant je pensais presque à toi à l’instant. Comment ça ? Figure-toi que je remuais mon café servi par une tasse en regardant une salissure sécher et un livre attendre sans pouvoir être délu, tu n’étudiais pas les liquides qui tournent à une époque toi ? Oui, oui, les équations de Navier-Stokes bien sûr, j’y suis encore d’ailleurs, et je vois que toi tu es toujours aussi rêveur, mais je ne t’appelle pas pour ça Iyolo, c’est du sérieux là, il faut qu’on se voie rapidement s’il te plaît. Après bientôt vingt ans, j’imagine que tu ne veux pas me voir pour que je t’aide à finir une grille de mots croisés ! Ah, tu es toujours cruciverbiste ? Verbicruciste, eh oui, émaux, et mots et maux… Pardon ? Laisse tomber, je fais de l’écrit oral, où et quand veux-tu qu’on se voie Antoine ? Ça te va 21 heures au Macumba ? Macumba, il y a encore des boîtes qui s’appellent comme ça ? Iyolo, le Macumba ! Ah oui pardon Antoine, suis-je bête, je dois perdre la mémoire ! Ah bon, depuis quand ? Depuis quand quoi ? Tu n’as pas changé Iyolo, et tant mieux, merci, à ce soir et surtout n’en parle à personne ! Parfois raccrocher un téléphone ça laisse aussi songeur qu’un bon livre terminé. Et la tache a séché.

Viens ici Faustine, au pied, on va t’acheter à manger. Comment ce chien pourrait-il être ailleurs qu’aux pieds de sa maîtresse vue la courteur de la laisse ? Pourtant hier tu n’as pas été sage, tu dois attendre que je te sorte pour faire tes besoins ! Et puis quel est, justement, ce besoin de parler aux animaux comme s’ils étaient humains ? Besoins. C’est parce qu’on ne sait pas parler le chien, anthropomorphisme aussi, on croit qu’ils comprennent, d’ailleurs allez savoir, si ça se trouve... Mais non, là, cette dame dans la rue n’a personne d’autre à qui parler, elle vit seule dans Paris, son panier de courses le montre, ses vêtements aussi, alors elle parle à son chien, elle doit lui raconter tous ses soucis, à se demander lequel des deux est au bout de la laisse... Iyolo Bourdeilles connaît également la solitude, ainsi, son livre taché lu sous le bras, après avoir payé son café à la serveuse en café, il regarde avec empathie la vieille entrer dans l’épicerie en se disant qu’il placera anthropomorphisme dans sa prochaine grille, définition : parle à son chien.

Début du roman de Cédric Aubouy, Je ne sais pas ou la disparition des mathématiciens (POLE, 2025).

commander le livre ici.

 

Embarquez pour L’île logique

L’île logique est une compagnie de théâtre burlesque et clowns de vulgarisation des sciences théoriques et plus spécifiquement des mathématiques (ilelogique.fr).

Elle propose plus d’une dizaine de spectacles, de la maternelle au supérieur, ainsi que des ateliers de pratique de théâtre et maths (préparation au grand oral de maths notamment), des concerts scientifiques, différentes animations, des conférences, des stages de formation à la vulgarisation des maths (par exemple en INSPÉ). Forte de ses vingt années d’expérience sur tout le territoire national, la compagnie bretonne utilise l’imaginaire et la fantaisie afin de donner goût aux raisonnements logiques et scientifiques, de faire advenir l’émerveillement ; entre lucidité et ludicité, L’île logique défend des valeurs humaines en restant en équilibre entre la rigueur de la pensée critique et l’absurde menant à l’humour.

-->